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RaccourciRoman : Raccourci

Episode 11

Je restais un moment abattu, quand me revint un souvenir.
Il y a dans une ruelle assez proche de la pension, une mercerie. La vitrine est assez sombre, ce qui ne permet pas de voir l´intérieur, mais je trouverai sans doute dedans quelqu´un qui saura réparer mon anicroche.
J´attrapai mon gilet et dévalai en courant les escaliers. En passant devant la loge je vis Marcel, rouge, les yeux brillants, qui discutait avec une jeune fille tenant un panier à linge.
J´arrivai dans la rue. Elle était plus sombre que dans mes souvenirs. Le sol était jonché d´ordures et les murs recouverts de lèpre. Je pénètrai dans la boutique. Une vague odeur de moisis me prit au nez. Au fond, assise derrière un comptoir, une vieille dame leva les yeux. J´étais le seul client, peut être le premier de la journée. Je me demandais si ses jours ne se limitais pas à rester ainsi à attendre le soir. Certaines personnes ne vivent pas. Elles existent simplement.
Elle restait à m´observer. Elle semblait attendre ma demande avec appréhension, comme si elle redoutait le travail que j´allais lui demander.
Moi, je regardais autours de moi. Les fils dépareillés, les morceaux de tissus humide, la tapisserie qui se décollait. La vie avait quitté ce magasin depuis longtemps. Je fus pris d´une sorte de vertige et tournai les talons, j´avais trop peur de commencer à pourrir si je restais ici une minute de plus.
Je rentrais chez moi en suffoquant, la tête baissée.
Je montais les escaliers avec difficulté et ne me sentit mieux qu´une fois dans ma chambre, rassuré par l´agencement de la pièce et la présence de mes meubles.
Je me laissais tomber sur le lit en proie à une profonde nausée. J´enfilais le gilet et chaque mouvement semblait au dessus de mes forces. Je m´approchais du miroir, en trainant littéralement des pieds.
Je le regardais, en proie à un vague dégout. Je fixais la glace avec horreur, comme si je pouvais voir l´anicroche à travers mon corps.
Soudain les contours du miroir semblèrent s´estomper et je me retrouvais dans ma chambre d´enfant, face au miroir rustique qui me renvoyait la lumière du soleil. J´avais alors la sensation paradoxale d´avoir un éclat de lumière sur le ventre tout en sentant la chaleur sur mon dos.
Une petite voix trottait dans ma tête.
"Que t´arrive-t-il ? Tu as toujours été proche de la nature. Les questions d´apparence ne t´ont jamais troublé et tu as toujours voulu être aimé pour ce que tu es et non ce que tu semble être...".
Ma chambre d´enfant disparut et je me retrouvais devant ce miroir qui m´avait tant couté, dans cette chambre tellement artificielle et calculée.
Toutes ces pensées de ces derniers temps n´étaient pas les miennes. Je me demandais s´il n´était pas possible que je fus possédé.
En Provence tout le monde connait une ou plusieurs histoires de possession, d´exorcisme. Dans tous les cas le patient présentait des symptomes effrayants. Mais personne ne s´est jamais demandé comment se passait la possession par un démon discret. Un de ceux qui ne se révélerait que face à la nourriture, ou se nourissant de votre colère, attendant patiemment le moment ou il pourrait la déclencher sans se découvrir.
Bien souvent j´ai été troublé par des expressions comme :
"J´étais hors de moi" ou encore
"on aurait dis que j´étais habité".
Mais je me vante en même temps d´avoir un esprit de mon temps.
Je me rappellais d´avoir lu quelque part qu´un monsieur Charcot travaillait sur des mécanismes inconcients de notre être.
Peut être les deux phénomènes existent-ils.
Quand à moi, je ne sais si mes réflexions firent taire mon démon ou si la prise de conscience libéra mon esprit mais ma vision s´éclaircit soudain et je me vis tel que j´étais.
Un jeune garçon désireux d´expérimenter la vie et de ne pas finir un jour assis sur un comptoir attendant que l´existence passe.
Désormais je ferai fi des détails et je me concentrerai sur mes buts réelles.

Quand à mon gilet, il est très bien comme ça.

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