Roman : Raccourci
Episode 6
Guillaume marchait d´un pas soutenu mais avec aisance. Toute colère avait disparu de son visage. La nuit était tombée, le sol était humide et je vis avec plaisir apparaitre au loin les lueurs des grands boulevards. J´ai toujours adoré marcher dans les forêts situées à proximité de ma maison. Mais, autant les allées entourées d´arbres m´apportent un recueillement teinté de nostalgie, nostalgie venue sans doute du fond des ages lorsque l´homme était connecté à la nature, autant marcher dans les rues sombres de cette grande ville me met mal à l´aise. Nous marchions encore et encore. Nous avons franchi la limite des boulevard et je me suis retrouvé en dehors du Paris que je connaissais. Pour être franc , ma vie à Paris se résume à quelques quartiers. Mon université et le quartier latin où se trouve les cafés que je fréquente. Ma pension est à coté de l´université ce qui limite encore les déplacements. J´ai évidemment fait le tour des batiments historiques, comme tout bon provincial. Nous sommes aussi allés, avec un ami de promotion, en calèche jusqu´à Versailles et j´ai remonté une fois le canal St-Martin pour voir les péniches passer les écluses. Mais à part ça, je marche peu. C´est donc grand peine que je suivais Guillaume. Je décidais de lui demander où nous allions.Guillaume me répondit sans ralentir :
"Où nous allons ? Regarde autours de toi. Ne vois tu pas la saleté des rues. N´as-tu pas l´impression qu´il fait plus sombre ? Mon bon ami, bienvenu dans le monde. Je vais te présenter la majorité silencieuse de la ville. Celle qui sait écrire, mais qui n´a pas de journaux pour s´exprimer, celle qui travaille, mais qui n´a pas d´argent à dépenser. Vous parler de la force du peuple ? Tu vas la voir. Vous pensez que le progrès scientifique amènera le progrès social ? A partir de maintenant, nous sommes au moyen-age."
Je ne m´était jamais vraiment posé de question sur la manière dont Guillaume voyait la vie. Bien sûr, comme tout un courant de l´aristocratie, il essayait de garder son rang en toutes circonstances. Cela passait parfois pour de l´arogance auprès de nos condisciples. Mais cette rigueur, dans les émotions, les goûts et même la tenue vestimentaire, n´était pas donnée à n´importe qui et devait nécessiter énormément de volonté.
Par contre sa position par rapport au peuple me surpris. Nous, je parle pour les jeunes gens, considérons vraiment que la science abolira les différences entre milieus, on dit maintenant plutôt "entre classes", en apportant le bien êtres au plus démunis. Tout à l´heure, au salon, Guillaume avait du parler politique. Je pensais que cela ne se faisait pas en dehors d´un cercle d´amis. En tout cas, cette escapade me laissait penser que Guillaume, à sa manière, voulait justifier ses positions. Et que, peut être, il commençait à me considérer comme un ami.