surfauboulot.com

La chronique du généralLa chronique du général

L\'enfance de Charles : Monsieur Babu

Chers amis, une fois de plus je suis allé ouvrir le coffre de mon enfance pour en ressortir mes souvenirs. Votre général se fait vieux. Peut être a-t-il besoin que vous compreniez l'homme qu'il est, par l'enfant qu'il était. J'ai essayé une fois de plus de ressortir la visons que l'enfant avait, c'est à travers ses yeux que vous devez voir ce monde.

A midi je rentre au palais. Je pousse la lourde porte, je salue et je demande l'autorisation d'aller rejoindre monsieur Charles pendant que le repas se prépare.

Monsieur Charles restaure des meubles. Son magasin est situé à deux pas du palais. J'aime aller l'y rejoindre, j'aime l'odeur de la poussière, des vieux tissus. L'amoncellement de pieds de chaises surtout me fait rêver. D'où viennent tous ces pieds ? Ont-ils tous appartenu a des chaises ou existe-il des gens faisant des pieds pour le cas où une chaise viendrait à manquer. J'aime surtout les pieds avec trois grosses rainures. Je m'amuse à faire parcourir mes doigts entre les rainures pendant des heures. Je ne pense à rien. Trois rainures, trois doigts qui partent du haut et descendent vers le bas inlassablement.
Monsieur Charles est vieux, peut être aussi vieux que le monde. Il est penché sur une chaise et plante de petits clous. Monsieur Charles est toujours vêtu de la même blouse grise. Nous restons là, sans nous parler. Puis, sans que je n'aie jamais vu quel signe le décidait, Monsieur Charles se lève, enlève sa blouse et sort de son échoppe. Il sait que je le suis. Il ferme son échoppe et nous retournons tous deux au palais.

Au palais, l'ambiance a changé. Les gens parlent fort, tout le monde s'est rapproché du roi, sans pouvoir néanmoins dépassé la barrière de métal qui le sépare du monde. Les odeurs aussi ne sont plus les mêmes. Odeur de tabac mais surtout d'alcools anisés dont sont friands les courtisans. Ma table est mise. Parfois je mange seul avec mon frère, parfois père nous rejoins. Mais pas aujourd'hui. Les courtisans l'assaillent de toute part. Aujourd'hui j'ai de la chance car je fais table commune avec les grands. C'est une chance inouïe pour un enfant de pouvoir manger avec ces vieux sages. Certes, l'étiquette m'interdit de parler à table ou de les déranger, mais pouvoir les écouter est déjà quelque chose. A coté de moi, quand il le peut, s'assoit Monsieur Charles.
Puis un homme dont j'admire le courage. Un homme qui résista pour ne pas trahir ses compagnons et se laissa arracher toutes les dents par l'ennemi. Cet homme a un visage de squelette qui m'effraie un peu mais je ressens beaucoup de tendresse pour lui. Il est là tous les jours. Il a l'air fatigué, comme s'il ne s'était jamais remis de la terrible épreuve qu'il a vécu il y a près de quarante ans. Il est seul à table, personne ne lui parle et lui ne parle à personne. Devant lui, un verre de vin qu'il met la matinée à finir. Il reste simplement là, à observer. Comme pour se dire que tous les efforts qu'il a fait en valaient le coup. Oui, je l'aime bien.
Et d'autres encore, sans famille, sans ami. Maman les nourris, les cajole comme une mère universelle. Oui, nous sommes leur famille et leur univers et je ressens beaucoup de fierté à penser que leur vie a un sens grâce à mes parents.

Les alcools anisés commencent à peine à faire leur effet, que les vrais seigneurs apparaissent. Lorsque j'ai poussé la porte, je les ai reconnu. Ils sont dans un coin, parlent bas, observent ou ont le regard fixé sur leur verre. Puis, à mesure que le temps passe, tels des coureurs s'échauffant avant le sprint, leur voix gagnent en puissance, leurs idées s'éclaircissent, ils éclairent le monde de leur savoir.

Soudain, une fois de stentor résonne. Monsieur Babu a parlé. Monsieur Babu est la star, le seigneur des seigneurs. Même le roi l'admire.
Monsieur Babu parle sept langues, connaît l'opéra, l'histoire. Monsieur Babu, lorsque l'alcool prend possession de lui, récite des poèmes, des tirades entières de pièces de théâtre.
Monsieur Babu que je déteste, pour provoquer l'admiration du roi si facilement, cette admiration que malgré tous mes efforts je n'arrive pas à déceler dans ses yeux. Ainsi donc il faut savoir. Et bien moi aussi je saurais. Parfois j'apprend par cœur des articles, j'essaie de le contrer, malgré mon interdiction de parler. Mais je suis trop petit, il est trop fort et le roi le laisse m'humilier sans jamais m'apporter de réconfort. Je sais qu'il le fait pour moi, que je dois apprendre à me tirer seul des affaires dans lesquels je m'engage, mais j'apprends dans la douleur.

En plus, Monsieur Babu est un héro. Babu, n'est pas son nom. Personne d'ailleurs ne connaît son nom. Monsieur Babu est Belge et monsieur Babu s'est engagé dans la division Charlemagne pour combattre les communistes. La division Charlemagne, la Russie, tous ces noms me font rêver. Et monsieur Babu a été trahi par son pays. Car pendant trente ans, monsieur Babu a été exilé, interdit de rentrer dans son pays, malgré son combat contre les communistes, malgré Charlemagne. Monsieur Babu qui déteste les étrangers a été condamné par son pays à être un étranger.
Alors monsieur Babu boit. Qui ne le ferait pas.

Monsieur Babu est grand, sec. Il a le teint pale, les yeux bleus de son pays d'origine et les cheveux ras. Monsieu Babu en impose à tous. Parfois, lorsqu'elle est fatiguée de l'attendre, madame Babu vient le chercher. Pour nous, elle n'est que madame Babu. Personne ne connaît son nom, comme si être la femme d'un si grand homme était suffisant. Elle rentre. Tout le monde la reconnaît et retient son souffle. Elle l'appelle par son prénom. Elle seule le connaît et elle seule s'en souvient. Moi-même j'ai beau creuser ma mémoire, tout ce que je me rappelle c'est qu'elle l'appelle par son prénom, mais quand à le nommer, rien à faire.

Alors commence la représentation.

Mme Babu a un pouvoir sur son mari, celui que se donnent entre eux ceux qui partagent la même intimité.
Mais monsieur est à la cours et doit tenir son rôle. Dans ce monde de pouvoir, les femmes n'ont pas la parole. Monsieur crie, elle répond, il menace. Le silence se fait. La vie même semble s'arrêter. Personne ne voudrait être à sa place, subir l'humiliation de se faire venir chercher. Et puis monsieur Babu compose.
Il propose à madame de trinquer avec lui. Elle accepte.
Elle essaie de garder bonne figure mais boit trop vite la bière qui lui est servi. Pas d'alcool fort pour les dames. Elle a fini son verre et le regarde. Elle sait que la première fois qu'elle a accepté ce compromis, elle s'est perdue.
Parfois elle ne sait plus si elle vient chercher son époux pour le sauver de cet endroit ou parce qu'elle sait qu'elle aura droit aussi à goûter cette griserie du pouvoir et des idées supérieures que donne l'alcool.
De la sensation de vivre plus grand.
Et puis, au bout du deuxième verre déjà, elle s'aperçoit que la cour l'a accepté. On lui propose un verre. Pas à lui, à elle. Elle n'est plus uniquement sa femme, elle est une femme à part entière. Elle est la femme. Car elles ne sont pas nombreuses à être acceptées à la cour. Et à cette heure-ci, elle est la seule. Grisés par l'alcool, les hommes ne s'arrêtent plus à son aspect physique mais rendent hommage, à travers elle, à toute la gent féminine.
Monsieur Babu parle moins. Il a gagné, mais son silence en dit long sur l'amertume que lui fait ressentir cette victoire.
Car comme tous les grands, monsieur Babu n'est pas dupe de sa condition. Il voit bien que sa femme en voulant s'élever jusqu'à lui ne fait que s'enfoncer avec lui. Alors au bout d'un moment, monsieur Babu mets son manteau en silence, attrape sa femme sous le bras et l'entraîne vers l'extérieur. Elle regimbe un peu, grisée par ce pouvoir sur les hommes qu'elle n'a qu'ici. Et puis elle cède et tout deux s'en vont en titubant. Quelques minutes de silence puis la vie reprend.
Les prétendants, ceux qui voudraient bien rejoindre la noblesse royale, raillent un peu. Quelle humiliation de rentrer ainsi quand sa femme vient le chercher. D'autres se désolent des ravages de l'alcool sur une femme. Et puis on passe à d'autres sujets tant la cour est riche en discussions sur tous les aspects du monde. J'ai confiance. Je sais que tous ces penseurs finiront par résoudre tous les problèmes de notre monde car ils n'arrêteront jamais. Mais j'aurais aimé être une mouche sur l'épaule de Monsieur Babu pour savoir ce qu'était sa vie en dehors de la cour.

Commentaires

Pas de commentaire associé à cet article.

Poster un commentaire









Catégories

Derniers commentaires

Derniers articles

Ego

Je les aime

La reproduction des documents de Surfauboulot est interdite sans autorisation de l'auteur. Plutôt que de pomper mon travail, contactez moi et nous verrons si nous pouvons travailler ensemble. Parler, échanger, c'est le sel de la vie.