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L'enfance de Charles : Les clochards

Nouvelle incursion dans l'enfance de votre bon vieux général.

Parfois au lieu d’aller rejoindre monsieur Charles, je dois aider à l’intendance. Aller chez le boucher ou chez le boulanger, acheter du pain. Les commerçants sont tous gentils avec moi car ils savent que je viens du palais. Et puis je ramène de quoi nourrir la cour, et je vois bien que le volume de victuailles que je transporte est bien supérieur à celui du commun des mortels.

Quand je vais chez le boulanger, je passe devant les clochards. Sur leur banc officiel, situé entre l'école et l'église. Etre près de l'église est pratique, puisqu'il sont vite sur leur lieu de travail. Belle leçon d'écologie que d'aller travailler à pieds.

Par bien des aspects, la société des clochards ressemble à la cour. Il y a ceux qui parlent et ceux qui écoutent. Ceux qui parlent sont debout, ils crient et s’agitent.
Ceux qui écoutent sont assis sur le banc, le visage tourné vers le sol. Ecoutent-ils vraiment d’ailleurs. Ceux qui parlent ne leur demandent pas, tout ce qu’ils veulent c’est un auditoire.

Les clochards sont très sales et sentent mauvais. Principalement le vin et la bière, mais il me semble qu’il y a une autre odeur sous-jacente, l’odeur de la crasse sans doute. Cette odeur, je ne la retrouve que très rarement chez les clochards d'aujourd'hui.

Les clochards ne me font pas peurs. Je me dis que certains sont peut être d’anciens de la cour et qu’ils ont donc connu, dans d’autres temps, des enfants comme moi. Je les salue souvent.

Un jour, l’un deux s’intéresse à moi, il me demande où je vais. Acheter le pain, lui répond-je. Les autres clochards me disent qu’il vient de Lille, quelle est donc cette contrée, qu’il a parcouru plus de mille kilomètres pour venir de là bas; et qu’il a des milliers de choses à raconter.
Il me demande de m’approcher pour me serrer la main, à moi, un simple enfant.
Quel honneur !
Je m’approche, il m’attrape, et commence à hurler :
« Lâche ton argent »

Pourquoi lui ai-je dis que j'allais faire les courses ?
Je ferme mon poing du plus fort que je peux. J’ai peur. Je ne peux plus respirer, je sens qu’il a attrapé mon cou. Je l'entend crier :
« Lâche ton argent et tu pourras partir. Lâche le »

Je ne peux pas. C’est l’argent pour le pain. J’ai mal à la gorge, je n'ai plus d'air, et je sens que je vais mourir. J’aimerai bien trouver un moyen pour que ça s’arrête, mais une fois de plus je suis trop petit. Je vais mourir, ça y est. J’entends une voix très lointaine, un autre clochard hurle :
« Arrêtes, tu vas le tuer !»

Il me lâche, je tombe sur le sol, mais mon poing serré tient toujours la pièce.
Je suis a genoux, je sens qu’il recule. Je me relève.
Il me sourit :
« Tu diras rien hein ?, c’était une blague. Pour rigoler »
Il a peur, j’ai peur. Je repart comme si de rien était, mais mon corps à l'air d'être celui d'un autre tant chaque mouvement me demande un effort de volonté.
Je vais à la boulangerie, je prends le pain, mais au retour, je fais un détour pour éviter les clochard.
Je ferai ce détour pendant quelque temps car j’ai peur.
Et puis j’enfouirai ce souvenir, car le chemin le plus court, c’est quand même de passer les bancs.
En rentrant chez moi, avec un mal à la gorge terrible et malgré mon envie de pleurer et de me décharger de cette mésaventure, je ne dirais rien. J’ai trop peur de me faire gronder, que le roi me rejette pour m’être montré si stupide. Il ne se sera donc rien passé. Ce n’est que trente ans plus tard que les souvenirs reviendront à la surface et que le visage grimaçant du clochard me disant que c’était une blague m’apparaîtra, aussi clair que dans mon enfance.
J’avais cinq francs à la main. Je suis la seule personne que je connaisse qui ait vécu avec l’expérience qu’on peut tuer un enfant pour cinq francs.

Et bien souvent dans la vie, je rejouerai dans d’autres circonstances cette scène où je suis si petit devant des gens si fort.

Commentaires

Par cesatio le 2010-01-25 08:41:48
tres belle histoire on attend la suite.....!!!!

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